Papillonnage photographique de pays en pays… Sylvie voit très bien où elle veut aller…. Anne tant bien que mal tente de la suivre. En tous cas elles y vont, 2 ou 3 fois par an, mais veulent en parler plus souvent que ça…
Jouer aux aventurières en forêt amazonienne, y camper, pêcher le piranha, courir après les tapirs, se baigner dans le Cuyabeno.
Du 30 janvier au 5 février 2013
7 jours
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Voilà que nous partons de Quito pour nous rendre à Lago Agrio. Un chauffeur et le guide nous attendent à la descente d'avion pour 2h30 de voiture jusqu'au point d’embarcation ; El puente (le pont). Nous sommes des reines, dégagées de toutes corvées ; ne pas se préoccuper de la route ni de l’approvisionnement, profiter du paysage sans même se rendre compte que si nous n’avons pas trop chaud c’est que la clim marche à fond. Ne nous échappe pas cependant que nous croisons beaucoup de pipelines qui ne charrient surement pas du rêve et que les petits villages que nous traversons respirent la pauvreté. Au "puente" nous attend un repas rapide. Mais ça n’est pas ça qui retient l’attention de Anne ; ce sont les frêles embarcations, là, en bas, leurs manifestes instabilités et l’absence d'un ponton digne de ce nom. Et puis il fait si chaud !… et moite... Sylvie jubile ; toutes ces « salades » là ! si vertes ! si denses !! ça change des salades de chez nous qui actuellement n’ont plus une feuille accrochée à leurs branches "toutes marronnasses" ! Elle imagine toutes ces bébêtes qui vont se jeter devant son appareil photo... Aucune de nous deux ne remarque que le niveau de l’eau est bas.

Nous voici parties pour 7 jours loin de tout ; pas d'internet, pas de télé, pas de voiture, pas de tout un tas de trucs qui nous viennent à l’esprit… Nous sommes ravies. Enfin Anne. Parce que Sylvie, internet, ça lui manque déjà.

Les pipelines le long de la route
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Après avoir chargé l'embarcation des valises et autres réserves, Diego nous montre sur sa carte le trajet à parcourir. Anne, aidée de Diego et du piroguier qui, eux, ont les pieds dans l’eau, surmonte ses peurs avec le sourire - vue que Sylvie, bien sur, la prend en photo - et s'installe dans la pirogue. Comme à son habitude, elle refuse de mettre le gilet de sauvetage. Diego nous fait prendre conscience que la rivière Cuyabeno n'est pas très haute. Que s’il ne pleut pas bientôt, on ne pourra plus passer facilement en bateau. L'eau est boueuse, d’une couleur marron-jaunasse peu avenante. La flore est abondante. Des troncs d’arbre tombés des berges obstruent partiellement le passage. Nous voyons énormément d'oiseaux tout au long du parcours. Pour la plupart c’est Diego qui nous les signale. la forêt est très bruyante. Nous avons chaud. Nous sommes trempées par l’humidité extrême.

L'embarcation est prête pour le départ

Nous naviguerons 2 heures et demie avant d’atteindre le Tapir Lodge. Quand nous y arrivons nous sommes saisies par la vue d'une espèce de tour en bois plantée en hauteur sur la berge. Nous apprenons que c’est dans ce bâtiment que nous allons loger, en haut ; au troisième étage… dans la canopée. Quand nous nous installons dans notre chambre, nous nous sentons comme des "robinsonnes". C’est un peu de guingois, nous pouvons presque voir l’extérieur entre les planches… enfin nous supposons. Parce qu’il fait presque nuit et les bruits de la forêt ont changé ; il y en a tout autant que le jour. Bruit d’insectes, d’oiseaux, de singes, crapauds et de branches qui cassent, de feuilles qui bruissent. Tout cela rend encore plus dense l’atmosphère déjà alourdie par la moiteur.

Un anhiga
Remontée de la rivière Cuyabeno 

Pour le moment nous sommes les seules visiteuses dans cet hôtel aux allures de cabane. C’est notre luxe du moment. Les repas se font en commun autour d’une imposante table installée dans une grande salle principale ouverte sur la cuisine, un salon et la jungle. A la nuit tombée, nous la rejoignons précédées de la lumière de notre lampe de poche . Nous rencontrons "Kurt" le propriétaire des lieux. Il parle 3 langues... mais pas le français. Il est impressionnant. Enfin c’est ce que Anne trouve. Sylvie qui ne s’en laisse conter par personne, est plutôt impressionnée par les détails qu’il donne sur la création de son hôtel et des étapes de sa construction. Les différents espaces se rejoignent par un ponton en bois sur pilotis. Quand nous retournons à notre chambre, Sylvie se désole de ne pas avoir pris son appareil photo car un certain nombre de petits visiteurs ne cessent de montrer leur nez. Nous ne sommes pas encore tout à fait conscientes que cette proximité avec la faune représente quelques risques, minimes si l’on est attentifs mais quand même… Sylvie manque de marcher sur un petit serpent coloré, du type pas très gentil, à l'affut d'un mulot. Cela nous sert de leçon. Nous avançons désormais avec toute la vigilance nécessaire.

Un peu plus tard le propriétaire nous guide pour un petit tour dans les herbes autour de l’hôtel. Nous y croisons un crapaud niché sous un ponton, une minuscule grenouille presque transparente sur une table, des araignées de toutes les tailles, … dire que dans peu de temps nous allons bivouaquer au milieu de tout cela...

Le Tapir Lodge et sa tour de chambres

Cette première nuit pourtant tranquille ne nous repose pas ; il fait toujours aussi chaud, nous nous sentons toujours aussi moites. Nous nous douchons plusieurs fois dans la nuit pour un bref réconfort. Nous ne nous sentons bien que sous l’eau. Nous nous demandons même si c’est la peine de se sécher ; nous sommes autant mouillées avant qu’après.

Arrive demain...

Un petit serpent coloré 
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Vue de notre chambre 

Nous prenons un petit déjeuner copieux et nous préparons pour notre première randonnée. Nous commençons par l'essayage des bottes en caoutchouc ; c'est indispensable ici. Ça protège des insectes évidemment, mais surtout, on a beau être à la saison sèche, le sol est rarement dur ; couvert de feuilles pourrissantes baignant dans une substance aqueuse suspecte, il en devient élastique, indéfinissable, … dangereux. Enfin pas pour tout le monde.

Sylvie et Diego cavalent devant... loin devant. Anne respecte la consigne encombrante pour elle de ne pas s’appuyer aux troncs des arbres. En même temps, pourquoi en aurait-elle envie ? la plupart arborent des aiguilles plus ou moins effilées. Des tas de trucs de toutes tailles cavalent dessus mais sont à peine distincts. En même temps, ça vaut mieux ; quand elles sont très visibles, donc très colorées, elles sont encore plus dangereuses que les autres ; les invisibles, les biens cachées… Et dire que là ça n’est qu’un avant goût ! Mais Anne n’a pas peur ; elle essaie juste de ne pas tomber et de ne pas se laisser distancer.

Il y a des fleurs sauvages un peu partout 
Arbre à fakir 

Nous rencontrons le guide local qui vient épauler Diego ; c'est un gamin de 20 ans dont le nom nous échappe à peine entendu. Il va nous guider comme aucun guide ne l’aura fait (enfin si ; dans le désert… mais c’est une autre histoire…) ; nous sommes si perdues dans cet environnement quand lui en fait tellement parti ! c'est notre expert en tout ! Instantanément nous avons confiance car nous dépendons totalement de lui !… Il vient de la tribu Siona qui habite un peu en amont du lodge. Nous voici donc partis pour 3 h de marche dans les conditions que nous venons de vous décrire, sur le sentier de la Palma Roja. Il fait très chaud, nos tee-shirt sont trempées.

Sylvie, très concentrée, joue de l’appareil photo. Anne, attentive, écoute les explications des guides pour deux et se prête aux expériences dont celle de goûter, vivantes, de minuscules fourmis aux arômes sucrés légèrement citronnés...


pione à tête bleue
 Les difficultés de marcher en forêt 

Nous voici arrivées devant une zone de marécages qu’il faut traverser en marchant sur un tronc d'arbre humide. Diego s’avance avec précaution mais assurance, sur l’écorce glissante. Anne proteste tout de suite « jamais je passerais là !! » Sylvie, impatiente et agacée par cette attitude timorée, y va franco. A peine fait-elle un pas qu'elle glisse et se prend une gamelle monumentale. Son derrière s’enfonce dans la vase. Elle a le réflexe de dresser en l'air son bras en tenant ferme l’appareil pour le protéger ; ce n'est pas la première fois que ça lui arrive. Anne en bonne intelligence, crie de suite « l’appareil !! il faut sauver l'appareil !! » , Diego, à la fois surpris et choqué par un si grand manque de compassion de la part de Anne vis à vis de Sylvie, s'exécute. Sylvie, un peu sonnée, se relève sans dommages… enfin si ; maculée de boue, elle extirpe ses bottes en un bruit de sussions lamentable. Elle sait qu’elle n’a pas pris de pantalons de rechange histoire de voyager léger… Penaudes, nous retournons au lodge… sans jamais avoir vu de tapir...


La diversité de la forêt 
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Cet après midi, ça va être plus cool pensent-on ; on s’en va à la découverte de la faune en pirogue. Nous rencontrons également « Rambo ! » qui va nous accompagner quelques jours. Lui et Diego nous propose d’opter pour la pirogue sans moteur ; c'est plus exotique qu'ils disent... mais aussi plus casse gueule… et plus long… et plus fatiguant... Nous nous dirigerons vers la "Laguna Grande" (Grand Lac). Après avoir pagayé quelques heures - enfin, pour Anne et les garçons ! parce que Sylvie, elle, elle prend des photos - nous y arrivons. C’est un « igapos », autrement dit, c’est une forêt qui est périodiquement inondée. La flore y est particulière. L'ipagos offre un abri pour les poissons en période de reproduction. Les caïmans, les anacondas et un tas d’autres bestioles semblent trouver cette sorte de mangrove propice à leur épanouissement ; vous imaginez l'aubaine pour des chasseuses de photos comme nous !! A la saison actuelle, on a l’impression d’une sorte de prairie toute imbibée d'eau.

caimans
A la rencontre des caïmans 

Sylvie, toute à son observation des caïmans qui se prélassent au soleil et forte des habitudes qu’elle commence à prendre, se casse la gueule dans la vase. Mais voilà qu'il est trop tard pour marcher jusqu'à un nid d'anaconda. Le jour baisse vite et c’est à la nuit tombée que nous rentrons épuisées et trempées d'avoir tant pagayé... Dire qu'en canot à moteur cela n'aurait pris que 30 minutes ; on s'en souviendra du typique. De retour au Tapir Lodge, nous découvrons que quelques touristes sont arrivés. Nous ne serons plus seules à table.

hoazin huppé
Une famille de ara
un martin pêcheur et un cassique cul jaune
héron cocoi
Observation des oiseaux 


singe écureuil
Saki moine
Tiki aux mains jaune
singes écureuils
À la rencontre des singes 
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Les tortues et leurs papillons 

Ce matin, nous nous préparons pour le camping ; les garçons ont rempli la barque, nous partons pour 4 heures de navigation, avec moteur. Heureuses de ne pas pagayer, nous nous exerçons à apercevoir les animaux planqués dans les feuillages. Mais, au niveau observation, nous avons quelques années de retard par rapport à Rambo et Diego. Leurs index pointent souvent dans une direction où nous ne voyons que du vert. Parfois l’une ou l’autre triche « Ah si !! regarde ! là !! », histoire d’avoir l’air moins bête. Malgré tout, nous nous améliorons. Nous nous arrêtons sur la route pour nous « mesurer » au Tena ; l'arbre le plus grand de la Jungle… sauf Anne qui refuse d’affronter la berge, haute et glissante. Elle reste dans la pirogue pour goûter le « silence habité » qui règne autour d’elle. De retour, Sylvie montre fièrement à Anne les clichés d’elle, minuscule, plantée entre les racines de l’arbre géant. Les tribus utilisent encore le fait de communiquer entre elles en tapant dessus ; ce bruit si reconnaissable et si puissant s'entends de loin.

Préparation de la barque et repas du midi 

Quand nous avons faim, nous nous arrêtons sur une petite plage pour prendre un repas accompagné d'une espèce de boisson gazeuse fluorescente très sucrée au goût très synthétique censé être de fruit ; du Fioravanti. En équateur, nous avons vu tout le monde en boire… mais difficile d’appeler ce truc hyper industriel une boisson locale. Tout le long du trajet nous voyons énormément de grands papillons bleus, "des morphos". Mais les vives arabesques anarchiques qu’ils décrivent les rendent impossibles à photographier… C’est pas peine d’avoir essayé à s’en donner la nausée. D'autres papillons, moins impressionnants mais moins véloces, volettent autour de la tête des tortues, puis s’y posent. Il est fréquent de voir une ligne de tortues immobiles sur une racine à fleur d’eau, rangées par ordre de taille, arborant chacune un papillon sur la tête. On croirait la scène fabriquée alors qu’elle est parfaitement naturelle. Nous apprenons qu’elles attendent les larmes de l'animal pour les butiner et faire ainsi le plein de sel.

Nous approchons enfin de l'endroit où nous allons camper cette nuit.


Les tortues et leurs papillons
fourmis conga
Se faire des tatoos avec les fougères 
Sylvie cherche du wifi
Sylvie dans les racine du Tena 
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Rambo prépare le feu pour faire cuire le poulet 

« Ici !" décide Rambo. "Et pourquoi pas au bord de la rivière ? » demande innocemment Sylvie. Rambo, devant tant d’ignorance, concède à préciser son choix. "tu veux te faire manger par les caïmans ? ». Puis, avec emphase, nous dit « vous êtes les premières ! personne d’autre n’aura dormi ici avant vous ! ». Il connait son public ; ça marche des sornettes comme celle-là. Anne ne peut pas s’empêcher de penser qu’il doit sortir « sa" phrase à chaque « explorateur de pacotille" qu’il accompagne… En même temps, c’est grand ici ; il change sans doute réellement d’endroit à chaque fois… Ça pousse vite ici avec toute cette eau, cette chaleur, ce soleil, … et puis ça doit rendre les gens tellement content de se croire les premiers à poser un pied sur ce sol vierge, … et merde ! c’est haut perché ce qu’il a choisi !!! Pendant que l’esprit de Anne tournicote, Rambo inspecte le terrain, s’assure qu’il a de quoi installer le camps de base ; sa cuisine et sa table d’hôte, les tentes... Puis il organise le déchargement. Il les connaît les deux là maintenant ; ça va pas être simple de les tracter là haut ! celle qui se casse tout le temps la gueule dans la boue passe encore, mais la grande baraque qui a peur de tout, ça va être une autre affaire.


Installation du camp de base 

Après une brève concertation, lui et Diego se mettent à tenter de creuser des marches dans la terre gluante et rebelle pour nous aider à monter. L'accès n'est pas facile et nous sommes ici pour 2 nuits et 3 jours. Nous patinons, l'un tire, l'autre pousse. Une fois que nous sommes en haut, et c’est une victoire, le travail est loin d’être fini ; il est urgent de vider le bateau et d’installer le campement avant la nuit qui peu à peu s’annonce si nous ne voulons pas dormir sur le sol. Et nous ne voulons pas !!!

Les deux gaillards font de nombreux aller-retour avec d’impressionnantes charges sur les épaules, escaladant comme un rien l’à-pic boueux. Nous constatons vite que nous leurs sommes inutiles. Les mains dans les poches, nous les observons, penaudes et émerveillées de leur dextérité, monter les antiques tentes kaki genre « de l’armée », les étroits lits de camps qui nous laissent dubitatives, planter des piquets à l’entrée pour y enfiler nos bottes retournées « c'est pour les bêtes ! comme ça elles n'entrent pas dans les bottes ». « ah ben merde alors ! » pensent-on toutes les deux.

marte
Une marte

Puis Rambo plante d'autres longs piquets qu’il vient de confectionner en coupant et élaguant des branches, autour d’une souche qui a juste la bonne taille pour servir de pied de table… Le mythe du sol vierge s’effondre ; il est chez lui ici. Il le couvre d’un plateau, d’une nappe, il entoure le tout de la banquette qu’il a démonté de la pirogue et de deux rondins. Voilà, le salon-salle à manger de ces dames est prêt. Pendant que nous plantons nos culs sur la banquette, nos deux chevaliers servant s’en vont un peu plus loin, derrière quelques troncs d’arbres, creuser la fausse d’aisance. Plus tard nous aurons un cours en bonne et due forme sur la façon de s’y prendre pour respecter les lieux. Un réchaud, des glacières et quelques autres ustensiles installés, nous voici prêts pour notre première nuit de camping. Il ne reste plus qu'à tester la douche, maintenant mais c'est une autre histoire.

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pic de malherbe
À la rencontre du pic de malherbe 

Ce matin nos comparses nous emmènent en bateau😀 pour observer les oiseaux. Il faut dire qu’ils adorent utiliser nos jumelles de compétition ! pic vert, hérons, aigrettes, … ponctuent généreusement la balade. Et ho ! merveille !!! même Diego voit ça pour la première fois lui aussi ; un vautour royal (Sarcoramphe roi pour les connaisseurs). Cet oiseau, adepte des hauteurs, ne se montre que très rarement. Et là, il s’acharne sur un tapir… mort… nous n’espérions plus en voir un (de tapir bien sur). Le fait qu’il ne soit pas dans toute sa splendeur ne nous chagrine pas tant la situation est impressionnante.

un héron, des aigrettes 

Diego ramène sa science et nous en sommes ravies tant est évident son plaisir d’être là. Cela nourrit le nôtre. Donc, ce vautour à la particularité d’avoir un bec assez dur pour percer la peau très résistante du tapir et d’entamer les festivités pour les autres charognards de la forêt. Quand on repasse quelques heures plus tard au même endroit, il ne reste rien. Ça aussi c’est impressionnant et donne foi à ces images de films catastrophes où l’on voit des explorateurs dévorés par une horde de fourmis voraces ou des piranhas frénétiques… nos esprits s’égarent.

Bref ... nous sommes contentes d’être là.

Rencontre avec le vautour royal et le tapir...mort 

Puis, cerise sur le gâteau, Sylvie se prend une nouvelle gamelle dans la boue en sortant de la pirogue. La troisième donc. Anne n’en reviens pas de tant de générosité... car ce ne peut être que ça ; si Sylvie ne tient pas sur ses jambes c’est qu’elle le fait exprès. C’est qu’elle tient à ce que Anne arrête d’imaginer qu’il n’y a qu’elle à risquer la chute et que, comme elle peut le voir, ce n’est pas très grave après tout… N’est-ce pas qu’elle a raison ? Pendant que Sylvie supporte son pantalon rigidifié de boue séchée, Anne se détend.

Sylvie se prend encore une gamelle magistrale 
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Anne cherche la cabine de déshabillage 

Parlons-en des piranhas. Pour rien au monde Sylvie ne laisserait nonchalamment tremper sa main au fil de l’eau. Mais voilà ; Diego clame qu'Il est temps d'aller se doucher. Nous prenons le bateau pour aller à la "salle de bain" comme il dit ; une charmante petite plage de sable fin sans cabine pour se déshabiller. Toutes deux nous regardons Diego et le piroguier se jeter à l’eau ; vous voyez bien qu’il n’y a pas de piranhas ni de caïmans ! faites-nous confiance. La rivière est grande ; ils sont ailleurs. Anne, avide de fraicheur, n’y tient plus. En petite culotte et T-shirt, elle se précipite dans l’eau, sans plus se poser de question. Sylvie, elle, n'est pas crédule. Elle regarde cette eau vive et rouge de terre, si opaque que l’on ne vois pas sa main à peine plongée dedans. Au bout d’un moment, bien qu'excessivement hésitante, il fait si lourd… elle se sent si sale... Elle avance méticuleusement dans la mixture. Elle sent que ça glisse et qu’un truc gluant lui passe entre les doigts de pied. Beurk. Un tas de pensées la traverse plus déplaisantes les une que les autres, mais le courant la déséquilibre et la pousse vers le groupe arrimé à une branche morte plantée dans la vase. Diego nous offre à chacune un bout de savon écologique fait maison ; faudrait pas voir à polluer quand même. Anne, à peine saisi, perd le sien. Nous partageons celui de Sylvie qui, lâchant prise, fait la planche.


On est si bien dans l'eau malgré les piranhas 


Un ibis nous regarde nous baigner
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 écaillage de poisson pour le repas de ce soir

Notre piroguier a à peine 20 ans. Nous sommes sans doute plus vieilles que sa mère. Cependant c’est un vieux pêcheur en matière d’expérience ; comme tous les enfants de la communauté Siona dont-il fait partie, il a appris à pêcher dès l'âge de 7 ans pour se nourrir, ce qu’ils font tous les jours après l’école. A cet âge, filles comme garçons doivent être autonomes… ça interpèle sur le plan éducatif. Leurs mères s’acquittent encore de la tâche de faire le pain quotidien. Mais elles ont bien assez à faire dans leur journée comme ça.

Donc, c’est sans surprise que, affublées chacune d’un bâton fraichement préparé auquel est suspendu un vague hameçon via un fin fil de nylon, nous peinons lamentablement à essayer d’alpaguer notre soit-disant pitance du soir pendant que le jeune homme ramène poisson sur poisson dans la pirogue. Il fallait voir nos têtes quand, 2 heures plus tôt, on nous a tendu l’appareillage rudimentaire et annoncé que les restes de poulets de notre repas de la veille allaient servir d’appât pour les piranhas… "C’est une blague ! " qu’on s’est dit… Y’a pas à dire ; Diego sait gérer le suspens de nos journées. Nous allions donc enfin voir à quoi ressemblaient les charmantes bestioles.

La pêche, c’est une affaire de sensation, nous dit-on. C’est vif un piranha ; à peine tu sens la tension du fil, tout de suite il faut tirer. Inconfortablement assises, notre attention tendue et affutée, nous mettons nos lignes à l’eau. Très rapidement ça mort. Au premier essai, l’une comme l’autre ressortons nos lignes dépouillées de leur appât. Sylvie encaisse la leçon et fait alors de grands gestes vifs à tout moment ; elle va plus vite que les piranhas et ressort son bout de poulet presque à chaque coup. Anne, c’est sa nature, nourrit les bestioles ; ça doit être à la fête la dessous ! A la fin des courses, Sylvie a finalement attrapé un poisson-chat et Anne… rien.

Le soir, autour du feu, nous nous partageons toutes deux le piranha offert par notre piroguier… c’est pas gros comme bestiole… Mais Rambo a prévu le coup et ne nous laissera pas mourir de faim.

un piranhas à gauche et un poisson chat à droite
La pêche miraculeuse 
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Mais nous ne sommes pas au bout de nos surprises car il est prévu que nous allions faire un petit tour de nuit, à pied, dans la jungle, autour du campement. Diego nous rappelle qu’il ne faut pas poser les mains n’importe où ; la nuit est encore plus vivante que le jour et on ne voit pas grand chose. Nous nous mettons en route en dépassant la fausse d’aisance. Les bruits sont impressionnants. Cette avancée à l’aveugle aux lueurs chaotiques des lampes torches dramatisent le moment. Très vite nous devons enjamber un petit tronc d’arbre tombé au sol. Une fois l’obstacle passé, Diego nous montre que de l’autre côté du tronc une énorme araignée se prélasse. Mais Sylvie en a marre, elle fatigue, accompagnée du piroguier elle rebrousse chemin. Anne continue avec Diego qui se fait un devoir de montrer de sa torche à Anne tout le peuple nocturne qu’ils croisent. L’avancée est très lente. Anne se sent comme hypnotisée par cette ambiance à la fois lourde et captivante. Quand Diego annonce qu’il leur faut rebrousser chemin, Anne s’indigne « mais j’ai pas peur ! » qu’elle dit. « Ça fait une bonne heure qu’on marche » rétorque Diego ; "c’est suffisant, il faut rentrer ». Il à 20 ans, Anne 50 et c’est lui le chef. Elle est fatiguée finalement , se rend-elle compte. Et elle découvre alors que le temps ne s’écoule pas du tout à la même allure à pied, la nuit, dans la jungle.


 Le monde de la nuit dans la forêt amazonienne
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Ce matin, au réveil, Anne se réjouit ; s’en est fini de ce lit de camp trop étroit pour elle qui lui rentre sa ferraille dans les omoplates. Après un petit déjeuner plongé dans l’atmosphère si particulière de la forêt tropicale au petit matin, nous nous activons chacun aux replis de nos affaires, aux démontages des tentes... Vite le campement disparaît et laisse les lieux certes un peu froissés, mais nous savons maintenant combien la vie galopante d’ici va rapidement effacer nos traces. Nous commençons à remonter la rivière Cuyabeno. Sylvie se dit que la probabilité pour nous de remettre les pieds ici, encore plus qu’ailleurs, est nul. Et c’est pas la bonne humeur de Anne qui la contredira tant il est manifeste qu’elle est contente de rentrer.

On sait bien que n’importe quelle route prise en sens inverse ne se ressemble pas. Mais ici, on pourrait nous faire passer quinze fois au même endroit toujours dans le même sens que nous aurions du mal à prendre des repères tant toute cette végétation nous semble un peu la même partout. Dans la monotonie qui s’installe, les évènements particuliers se font rare. Aussi la rencontre avec Thomas vient-elle à point nommé. C’est le chaman local. Il appartient au groupe ethnique des Cofans. Il passe la plupart de son temps à soigner et à traiter les habitants grâce à ses grandes connaissances des plantes médicinales.

Ce "médecin local" a cependant plus de cachet que le moindre généraliste de chez nous, même excentrique. Il lui faut du décorum, de la mise en scène. Il lui faut parler avec les esprits de la forêt, des ancêtres, y mettre les formes. et même si de nos jours il n’est plus l’autorité suprême, c’est avec tout le poids d'un savoir transmis de père en fils qu’il reste un pilier, une personnalité centrale de la communauté.

Quand nous entrons dans la pièce sombre où il officie par une porte basse qui nous oblige à nous plier en deux, cet homme assez jeune, pas très grand, en impose par sa tunique bleue, sa coiffe garnie de plumes et de pompons colorés en laine synthétique, ses multiples colliers, ses dessins sur le visage, son regard, … Bref, nous écoutons à peine les explications que le guide nous donne de tout cela. Nous nous asseyons sur le banc qu’il reste car d’autres touristes sont là pour le spectacle. Anne a l’immense honneur d’être choisie par le chaman pour sa petite démonstration d'initiation chamanique accélérée. Elle s’assit sur un petit tabouret, dos au chaman. Elle va enfin savoir ce qui ne va pas chez elle. Mais vite, elle a envie de rire, surtout quand l’homme lui fait le coup de « l’oeuf qui casse au sommet de la tête » et simule son écoulement le long de ses cheveux collant de sueurs. Il faut dire qu’il fait bien ça. Mais bon… Un peu déçue de ne pas être entrée en communion avec son animal totem (les lectures de Tintin ont laissé des traces on dirait), à la fin de la démonstration, elle se redresse laborieusement, remercie bien bas Chaman Thomas, en se vitupérant de son esprit sarcastique, et sort avec soulagement avec tout le monde au grand jour. C’est pas pour elle ces trucs là. Manifestement, Sylvie, elle, a pris son pied, et d’un oeil amusé, elle nargue Anne et se félicite de la moisson de photos qu’elle n’a pas manqué de faire.


Rituel chamANNIQUE 
le chaman et ses décorations 
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Nous reprenons de nouveau la route pour rendre visite à l’une des communautés amérindiennes qui peuplent encore ce territoire ; les Siona. Nous les connaissons grâce à l’épisode « pêcher son piranha pour sa pitance du soir » et par notre piroguier quelques-uns des principes éducatifs locaux.

Et c’est avec curiosité que nous accostons sous le regard amusé et tout aussi curieux d’une flopée d’enfants péchant, jouant ou aidant - des filles bien sûres - leur mère à frotter, battre et essorer le linge. La rive est haut perchée et nous rappelle que même ici, il y a une saison sèche. Une fois gravit un long, haut et branlant escalier de bois, une zone déboisée grande comme un terrain de foot bordé de maisons de bois sur pilotis s’offre à nous. Pendant que Rambo, va d’un bon pas s’effondrer dans un hamac sur la terrasse couverte de l’une d’entre elles en compagnie de quelques hommes - et nous aurions bien aimé en faire autant, même si ce n’est pas nous qui avons œuvré contre le courant - nous allons, accompagnées de Diego, d’une mère de famille, de quelques poules et d'enfants, visiter les jardins qui nourrissent la communauté où l’on trouve des fruits, des légumes, des bananiers, du manioc et surtout du cacao plantés dans un joyeux désordre feuillu. D’ailleurs, une sorte de petit cellier, lui aussi sur pilotis, accueille la dernière récolte de fèves de cacao qui sèche.

Séchage du cacao  
Rambo se fait une grosse sieste 

Contrairement à d’habitude, Anne se sent à l’aise grâce aux explications de Diego ; même s’il y a quelques effets négatifs comme la déforestation pour construire des lodges et la pollution des eaux à cause du manque d’infrastructures d’épuration, le tourisme apporte aux habitants les moyens de financer des écoles, des dispensaires et autres installations, mais également celui de résister aux sirènes des sociétés pétrolières qui cherchent à leur racheter leur terre, mais également d’arrêter le braconnage d’espèces rares. Pour le moment encore, ils arrivent à préserver leur mode de vie traditionnel.


Petite fille se délectant d'une orange 
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Dans l’immédiat, Anne se sacrifie pour participer à la fabrication de pain… De « casabé » plus exactement. C’est une galette de manioc que madame fait quotidiennement pour sa petite famille. Et voilà Anne qui tire avec entrain sur un arbuste afin d’en déterrer les racines. Rouge écarlate, il lui faut renouveler l’opération sur un autre pauvre plan, qui résiste de toute sa force vitale. Sylvie, comme de juste, se cache derrière son appareil photo. Nous apprenons que la racine de manioc cru est un redoutable poison à cause du cyanure qu’il contient ! Dans la foulée, madame replante aussi sec un autre plant de manioc à l’endroit même où le méfait maniokicide s’est passé.

Puis madame, Anne et Diego se relaient pour râper les quelques tubercules arrachés sur une tôle percée de petits trous. Sylvie continue à décliner sa participation active. Mais madame, sans doute consternée par le manque de compétence de son public, finit le travail seule qui consiste à essorer la pâte obtenue à l’aide d’une nasse souple faite de feuilles de bananier tressées que l’on enroule et tord fortement. Le jus est récupéré pour réaliser une boisson fermentée alcoolisée. Au final, madame obtient une farine ultra- fraiche qu’elle tamise. Après, c’est simple. Elle fait des galettes sans rien ajouter à la farine, qu’elle dépose sur une tôle chauffée par en dessous. Elle couvre le tout. Puis elle retourne la galette. Et comme on a finalement pas trop mal bossé, on a droit à la goûter. C’est pas top, mais pas mauvais non plus. Nous, on en mangerait pas tous les jours, sauf peut être avec une bonne couche de beurre salé, de confiture ou de miel. Mais on reste poli ; on opine du chef, on en reprend un petit bout histoire de rester polie… Enfin sauf Sylvie qui dans le domaine alimentaire ne se force jamais. Et là, Anne l’envie un peu.

comment faire le Casabé 

Nous avons eu de la chance ; nous étions seuls pour la démonstration. Pendant que d’autres touristes arrivent et prennent le relais, nous faisons un petit tour par le magasin ou nous achetons quelques colliers faits de graines et de plumes. « faite attention avec vos colliers ! » nous dit une touriste échappée de son groupe et qui traine par là. « Emballez les bien si vous ne voulez pas que des insectes vous les dévorent dans la nuit ! » Bein merde alors !! nous disons nous en commençant à regretter cet achat solidaire ; on a pas trop envie d’avoir une armée de fourmis géantes ou autres insectes sympathiques traverser notre chambre.

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Avec bonheur, nous retrouvons notre chambre perchée au Tapir Lodge qui à nos yeux a pris un paquet d'étoiles. Nous nous douchons longuement. Nous nous allongeons avec délice sur le grand lit confortable. nous dégustons avec plaisir notre repas et, luxe suprême dans cette atmosphère toujours aussi étouffante, nous dormons une nuit complète sans douches nocturnes pour nous refroidir ; nous commençons à nous acclimater.


L'esprit de la jungle 

Le lendemain, fraiches et dispos, nous démarrons de bonne heure. Ce que nous faisons commence à avoir le parfum de la routine ; regarder les oiseaux et tenter de les photographier, écouter les différents bruits de la faune car, il faut le dire, si l’on sent toute cette vie grouillante autour de nous, elle se cache de nous. Nous mangeons un petit morceau installé sur quelques rondins couverts de mousse… Nos guides se sont habitués à ne pas aller bien loins avec nous ; fi des quatre heures de marches prévues… Ils peuvent déjà s’estimer heureux de ne pas voir tomber l’une d’entre nous dans la boue ou dans autre chose de plus indescriptible. Pour eux c’est une tranquille balade. Pour nous aussi, mais en un peu beaucoup plus fatiguant. Au détour d’un arbre Diego s’intéresse à une liane un peu plus pendouillante qu’une autre. Il la dégage, s’y agrippe, s’élance… et nous éclatons de rire de voir le peu de résultat qu’il obtient. Au grand dan de Diego, Sylvie tente l’affaire, , Anne s’y refuse. Nous ferions de piètres Tarzan.

 Diego se prend pour Tarzan
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Ce soir nous faisons une virée nocturne pour aller voir les caïmans. Pour une fois c’est en groupe que nous nous amassons sur 2 ou 3 embarcations, chacune munie d’un projecteur. Nous avançons lentement en balayant les rives de nos lampes torches en espérant voir des séries le deux points luminescents rouges trahissant le regard d’un animal. Alors on s’approche pour voir si c’est un caïman. On en espère un gros. C’est souvent tout autre chose… Ou il est tout petit. Sylvie y croit et s’anime à chaque fois. Anne essaie de photographier. Mais dans le noir… sans pied fixe… dans le mouvement lent de l’embarcation… ne rêvons pas.

avec les lumières de la lampe seul  les yeux des caimans se voit

Puis on entend un petit cri de surprise. Puis un autre accompagné de rires nerveux tintés d’inquiétude. Notre remue-ménage lumineux à attirer des poissons chats. Ils sautent vers nous. Certains passent au dessus et retombent dans l’eau. D’autres, tombent à nos pieds en gigotant vigoureusement. Dans l’agitation qui s’ensuit, nous tentons mi déterminé mi dégoûté de les saisir et d’éviter les autres poissons qui se précipitent sur nous. Ils nous glissent des mains, on s’esclaffe, ça tangue. Rien de discret dans toute cette agitation. Puis Diego à l’avant en prend un en pleine tronche. Tout le monde a entendu un bruit sonore de claque sans comprendre tout de suite ce qui s’était passé. Quand il se retourne vers nous pour nous faire éteindre nos torches, seul moyen d’éviter de nouvelles agressions, nous sommes hilares et sûres de voir comme une marque rouge sur sa joue. C’est une vraie pêche miraculeuse ; au moins 25 poissons par bateau remis à l’eau… Franchement plus simple et marrant que la pêche aux piranhas.

Un bébé caiman

Nous repartons, contentes de notre sortie même si pour une fois, c’est nous qui avons servi de distraction aux caïmans plutôt que l’inverse.

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un tronc est tombé et barre la rivière  

Ça y est, ça sent la fin du périple. Petit déjeuner, replis des bagages, petit au revoir au Tapir Lodge, nous repartons au fil d’une eau plus basse encore qu’à l’aller ; il n’a pas plu une goute d’eau pendant notre séjour, ce qui n’est pas une bonne nouvelle, comprenons-nous. nous avançons laborieusement et les garçons sont souvent obligés de pousser l’embarcation. Depuis l’aller, des arbres sont tombés et rendent difficiles certaines manoeuvres. Au passage d’un d’entre eux, ils nous faut, soit monter sur le tronc et redescendre de l’autre côté, soit nous aplatir dans le fond de la pirogue. Ça nous distrait. Il nous faudra encore deux heures de voiture puis reprendre l’avion pour Quito. Notre rêve de vêtements propres et d’un hôtel climatisé va bientôt prendre réalité.

Il faut pousser le bateau car le niveau de l'eau est trop bas pour naviguer 
Enfin  nous voyons "El puente", l'aventure amazoniene est terminée


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